Schizophrène dans la cité ; Paris, chez moi.

J’habitais le temps de mes études dans une chambre de bonne à Paris.
Je pensais que chacun de mes faits et gestes étaient encryptés et analysés par l’intermédiaire de caméras et de micros prétendument logés en plusieurs endroits de ma chambre, dans les murs, les lumières, les prises de courants, les chaises, le réfrigérateur, les crayons, le pommeau de la douche, le carrelage et le lavabo.

Face à cette violation de mon intimité, j’ai dû m’adapter car en tout je cherchais (et cherche encore) le bien-être. Sans jamais penser demander de l’aide, j’utilisais toute mon intelligence pour m’adapter à la situation, comme un animal qui n’a pas le choix, qui prend ce qu’on lui donne.

Le « privé » devenant de plus en plus « public », il me fallait chercher, trouver des moyens pour qu’il garde sa place, enfin, une place. C’était vital. Ainsi, il m’arrivait de me changer sous mes draps, alors que j’étais bien seule dans la chambre. J’allais aux WC au café Lévis, dans le 17e. Le jour, je flânais, en face, au Parc Monceau. La Sorbonne. La Bibliothèque. Les Bains publics. Le Luxembourg. Le cinéma de la rue des Écoles. Le Panthéon. La cinémathèque. Le Musée d’Orsay. J’évitais ma chambre. J’errais dans la ville. Il m’est arrivé de dormir sous les ponts. Dans un bateau près du Pont Alexandre III. Dans des toilettes de grands hôtels.

Pour m’adapter, j’ai dû réinventer les notions de « privé » et de « public ». Ma chambre, c’était le public. Dehors, Paris, c’était ma place privée. Paris, c’était ma demeure.

À Paris, les passants n’arrêtent pas pour vous saluer. Ils marchent, pressés et ne voient pas l’homme, la femme qui souffre. J’ai vu un épileptique en convulsions qui n’a même pas attiré l’attention des curieux. Les Parisiens poursuivent leurs chemins, leurs ambitions, affairés, préoccupés, pressés. C’est précisément ce que je voulais, j’avais besoin de cette indifférence, de cette absence autour de moi, je voulais vivre mes convulsions mentales dans l’anonymat. J’avais besoin d’une cache. Je l’ai trouvée, c’était Paris. Sur les quais et sous les ponts, seule dans la multitude.

Paris, chez moi. Ma chambre, chez les autres.

Frédérique Larue, www.schizophrènedanslacite.com

Frédérique Larue (Montréal)