J’étais une enfant lorsque j’ai dit à ma mère qu’un maringouin s’était ‘suixcidé’ devant mes yeux dans sa vieille auto Néon mauve.

Depuis ce jour, ma mère raconte cette histoire au moins une fois par année.

Ça peut paraître bien drôle, mais je voulais déjà mourir à cette époque. J’avais rédigé une lettre et dit adieu à mon chat.

Je me suis toujours sentie différente des autres. Je savais qu’il y avait quelque chose qui clochait en moi. J’ai aussi annoncé à ma mère lorsque j’étais très jeune que ma peau était trop petite pour moi. C’était un peu comme si mes émotions étaient si intenses que je ne pouvais pas les contenir dans mon petit corps.

C’est sans comprendre que je faisais des tentatives de suicide à chaque année.

J’avais beau consulter, j’avais une rage intérieure qui critiquait tous les thérapeutes qui s’approchaient de moi. Ils me traitaient comme une enfant, comme si j’étais trop jeune pour comprendre leurs techniques d’approche.

Le premier psychologue que j’ai consulté, c’était en 5e année. À la troisième rencontre, j’ai passé une heure dans son bureau, seule à l’attendre, avant que quelqu’un m’annonce qu’il n’était pas au bureau cette journée-là.

Évidemment, je n’ai jamais voulu y retourner.

J’ai accumulé les échecs avant de trouver l’aide qu’il me fallait. C’est seulement à l’apogée de ma souffrance que j’ai rencontré Martin.

Martin était un simple travailleur social à mon école secondaire. En fait, il était tout simplement seulement Martin.

Je suis arrivée très nerveuse dans son bureau, ne sachant pas trop sur quel pied danser.

C’était difficile à la maison. Mon beau-père s’était effondré dans la cuisine. On le croyait mort. Il a été réanimé, mais il a subi des séquelles et vivait une réadaptation difficile. Des montagnes russes d’émotions s’étaient enclenchées et mon cœur n’arrêtait pas de battre.

J’étais convaincue que j’avais la responsabilité morale d’être à la maison pour aider ma mère et mon beau-père.

Martin était finalement la personne pour m’écouter. Il n’est pas nécessaire d’avoir un diplôme de psychiatre ou de psychologue pour être compétent. Il faut simplement savoir écouter.

Les choses ne se sont pas améliorées dans ma vie du jour au lendemain, mais au moins, j’avais quelqu’un avec moi.

C’est inutile de m’attarder à tous les détails. Nous vivons tous des drames personnels, qu’ils semblent valables aux yeux des autres ou non. L’essentiel, c’est ce qu’on ressent et non ce que la société juge important.

Mes drames m’arrachaient la peau.

Je m’embarquais dans plein de projets à l’automne, mais je frappais un mur l’hiver venu lorsque j’étais incapable de livrer la marchandise.

J’étais la reine du monde en septembre et une guenille en février. Mon travailleur social me rassurait, me disait que je savais comment remonter à la surface lorsque je plongeais dans l’eau. Il m’a aussi enseigné comment limiter les dégâts lorsque j’avais des comportements dangereux.

Devenue adulte, mes problèmes ne se sont pas évaporés, et plusieurs autres se sont rajoutés à la liste.

J’ai continué à consulter des professionnels qui ne répondaient pas à mes besoins. J’ai continué à vouloir mourir à chaque année sans savoir pourquoi.

Il y a une certaine solitude qui s’est installée en moi. Puisque je ne comprenais pas ce qui se passait et ce que je ressentais exactement, je ne pouvais pas l’expliquer aux personnes de mon entourage. Je me sentais différente. Je me sentais seule. À chaque automne, j’étais si pleine d’enthousiasme que j’avais mal dans ma poitrine. L’hiver venu, un trou noir se créait et je me sentais aspirée par le désespoir.

C’est seulement 12 ans après ma première tentative de suicide que j’ai finalement reçu le diagnostic: trouble bipolaire avec un trouble anxieux généralisé.

Je dis ‘finalement’ parce que ce fut un soulagement.

Même si ces mots sont si lourds de conséquences qu’ils font peur, je me sentais plus légère. Un médecin avait finalement mit les mots sur ma souffrance.

Le combat ne s’arrête pas après le diagnostique. Il fait à peine que commencer.

Cependant, je savais que j’avais devant moi. Depuis ce jour, j’ai un support médical et j’ai trouvé une nouvelle travailleuse sociale dans un centre communautaire.

Tout n’est pas fini, j’ai encore mal en dedans. Il m’arrive encore de vouloir partir pour Tokyo demain matin et il m’arrive encore de m’enfermer pendant trois jours dans la garde-robe.

Mais au moins, j’ai maintenant les mots pour décrire comment je me sens.

Patricia (Ottawa)